La Dre Esther Tailfeathers, Médecin de famille à Fort Chipewyan et Standoff, responsable médical du programme de santé des Autochtones pour les Services de santé de l’Alberta, zone Sud, fournit des conseils pratiques aux médecins qui œuvrent auprès des populations en milieu rural et dans les régions du Nord.

Transcription française

Je m’appelle ………………., c’est mon nom en tant que membre de la Nation des Gens-du-Sang, ou Pieds-Noirs. Je viens de la réserve des Gens-du-Sang. Je suis médecin de famille. Mon nom est Esther Tailfeathers, médecin de famille, et j’ai travaillé dans les communautés autochtones principalement en Alberta. Très récemment, il y a un an et demi, je suis partie à Fort Chipewyan qui est une communauté sur la rive nord du Lac Athabasca, communauté très éloignée, isolée seulement accessible par avion, à moins de vouloir faire cinq heures de bateau pour descendre jusqu’à Fort McMurray ou quatre heures de trajet sur une route glacée.

En Alberta, et je reconnais qu’au Canada il y a une très grande différence d’accès aux services médicaux entre les différentes communautés autochtones, et il y a une telle variété de situations entre les peuples autochtones urbains des quartiers pauvres qui vivent dans quelques-unes des plus grandes villes, aux peuples qui demeurent dans des régions rurales, mais pouvant accéder à des soins secondaires et primaires à domicile, et enfin des peuples qui sont retirés et éloignés de soins tertiaires, secondaires, et même premiers. Dans des communautés telles que Fort Chipewyan, les habitants ont besoin ou doivent prendre l’avion pour tout ce qui doit être fait. Et cela est assez coûteux, et aussi vraiment compliqué. C’est tout à fait différent quand on est dans la communauté. C’est calme, il y a peu de circulation, c’est assez apaisant quand on est à Fort Chipewyan, et, vous savez, presque tout le monde ici et beaucoup d’autres vont prendre l’avion jusqu’à McMurray et ils ne pourront pas rester plus d’une journée ou deux et ils voudront rentrer chez eux. L’atmosphère est tout simplement complètement différente pour eux, avec le bruit, la circulation, les difficultés pour aller d’un point a à un point b même si c’est la même distance s’ils n’ont pas d’auto, quand ils arrivent là ils doivent apprendre à utiliser les transports publics ou payer très cher pour un taxi.

Pourquoi le dépistage est évité

Cette peur s’explique pour moitié par la pensée : « D’accord, que se passera-t-il s’ils découvrent ça, ensuite, voilà par quoi je vais devoir passer. » Et certaines personnes, surtout parmi ces dernières, ou lors de mon expérience à Fort Chip, de nombreuses personnes âgées, ou pas si âgées, mais les plus âgées de la communauté, font ce choix, je pense d’eux-mêmes, sans même venir à penser : «  D’accord, je pense que ça ne va pas, s’ils trouvent que j’ai un cancer, je ne veux pas avoir à partir et être éloigné de ma famille et passer par tout ça. » Vous savez, elles se rendent aussi compte que la chimiothérapie est très difficile. Je pense donc qu’elles prennent la décision de ne pas venir parce qu’elles sont effrayées par le processus ; donc si le processus était plus transparent et qu’elles savaient, d’accord, ça ne va pas être si difficile, elles pourraient alors choisir de venir tôt pour le dépistage parce qu’elles savent que quelque chose ne va pas. Nous avons eu un certain nombre de personnes âgées au cours de l’année dernière qui sont mortes parce qu’elles n’étaient simplement pas passées par ce processus de dépistage.

Améliorer le dépistage des cancers dans les communautés isolées.

Je pense que la clef réside dans les premiers soins dans les communautés, et le partage des soins primaires non seulement avec les médecins et les infirmières, mais en étant capable de reconnaître que d’autres personnes peuvent le faire, puis les transmettre, ou au moins, les signaler aux personnes à qui il est nécessaire de le faire. Cela serait très bénéfique pour la communauté d’être formée à donner les premiers soins et pas nécessairement par des médecins; à Fort Chipewyan, ils ont des aides soignants paramédicaux très efficaces qui ne pratiquent pas dans des cliniques, et c’est en fait au-delà de leur portée, mais ils ont appris à soigner. Ainsi, le personnel paramédical et le personnel soignant et les infirmiers apprennent à dépister les cancers à faible coût, par la palpation, et presque tout le monde peut être formé à faire une palpation. Je fais et j’enseigne aux femmes comment examiner leur propre poitrine, et enseignant l’examen de la poitrine, ainsi que l’examen de la prostate aux auxiliaires de soin primaires de la communauté, le toucher est très important dans ces examens.

Je pense qu’être attentif au fait que nous pouvons déléguer à d’autres personnes dans les équipes de soin, adopter une approche d’équipe et prodiguer autant d’enseignement que possible à ces personnes qui restent dans la communauté, apporte une aide précieuse. J’en suis arrivée à cette conclusion parce que je sais que lorsque je quitte la communauté, je sais que le personnel paramédical et le personnel soignant qui est là est très attentif à ce qui doit être surveillé, ils sont extrêmement prudents en ce qui concerne ce que doivent faire les laboratoires, on sait ce qu’ils ont besoin de surveiller et quand ils ont besoin de me contacter, et le processus s’accomplit sans que cela soit un fardeau pour qui que ce soit. Ce n’est pas un fardeau pour moi parce que je sais et je suis confiante dans le fait qu’ils savent ce qu’ils font et que, quand je quitte la communauté, l’équipe est bien outillée pour continuer son activité, et, en fait, j’ai probablement simplement besoin d’approuver le travail, et ils savent comment faire tout le reste.

Ainsi, je pense que faire confiance à l’équipe dans la communauté est très important. De même, et aussi mièvre que cela puisse paraître, l’éducation est vraiment importante, et partager ce que l’on sait, partager notre savoir de base, et partager nos compétences d’intervention avec des gens qui sont autorisés à poursuivre ces activités, est vraiment important, et bien peu coûteux.  

L’importance de la spiritualité et de la médicine traditionnelle

La valeur de la coopération entre la médecine occidentale et la médecine traditionnelle est ce dont le patient tire profit, que ce soit un peu de ceci ou un peu de cela. Je pense qu’il est vraiment important que nous nous concentrions sur les besoins du patient et la médecine occidentale oublie souvent la spiritualité ou les besoins émotionnels du patient et en particulier dans le voyage qu’est le cancer, où il y a beaucoup d’inconnu et, vous savez, je vous assure que les gens prient beaucoup plus quand ils savent qu’ils sont atteints d’un cancer ou qu’ils savent qu’il est possible qu’on puisse en diagnostiquer un. Je pense donc que la spiritualité est très importante et la médecine occidentale ne répond pas à cela. La médecine traditionnelle le fait. Et les peuples autochtones sont holistiques et ainsi la spiritualité fait partie de leur santé et l’ignorer serait un tort considérable pour le patient. Au contraire, permettre au patient d’être aidé à consulter les guérisseurs traditionnels ou des personnes qui seraient en mesure de pratiquer la médecine traditionnelle ou de donner des conseils médicaux traditionnels est vraiment important. Globalement, les enseignements qui sont proférés dans les écoles de médecine acceptent maintenant certaines médecines alternatives ainsi que d’honorer la médecine traditionnelle des peuples et d’être plus sensibles à leur culture. Et il est certain que quand les gens ne sont pas gênés de parler de leurs croyances et qu’ils sentent qu’ils ne sont pas jugés, c’est une façon saine pour eux de penser à la manière dont ils vont faire face à ce qui va leur arriver.

Les difficultés des soins palliatifs dans les communautés isolées

Les familles viennent au centre de soins infirmiers, mais nous ne prodiguons que les soins d’urgence, elles doivent ensuite prendre l’avion et une seule personne peut accompagner le patient. Les soins palliatifs sont très difficiles, comme le montre un cas que je connais où un incident s’est produit, il y a environ un mois : nous avions un patient aux premiers stades de ses soins palliatifs, qui a eu une urgence et qui n’était pas en mesure de prendre une décision. Il a eu une attaque et n’était pas en mesure de choisir s’il devait prendre l’avion ou non. La famille est venue, l’équipe d’urgence ou d’évacuation sanitaire est venue, et il y a eu une grande discussion à propos de « Bien, a-t-il signé ‘’l’ordonnance de ne pas réanimer’’? » Vous savez  « Quel est son niveau de soins s’il n’est pas réanimé et s’il est en soins palliatifs, pourquoi lui ferions nous prendre l’avion hors de la communauté? » Il y a ainsi eu un grand débat sur le sujet, à savoir, s’il a encore du temps à vivre, nous ne pouvons lui refuser le confort des soins hospitaliers et ce qu’ils peuvent faire à l’hôpital par rapport à ce que nous pouvons faire au centre de soins infirmiers; et la famille était vraiment bouleversée parce qu’elle voulait que cet être cher bénéficie de ce confort, elle voulait les meilleurs soins pour lui, alors qu’il était dans cet état,  mais cela était vraiment difficile parce que le coût pour faire prendre l’avion à un patient aller-retour était assez élevé. Et pourtant, ce patient mérite d’avoir le même niveau de soins que n’importe quelle autre personne. Ce fut un moment vraiment difficile.

Beaucoup de gens ne veulent pas mourir loin de leur maison qu’ils aiment, mais ils savent aussi combien il est difficile pour ceux qui leur apportent des soins, surtout quand ils ne sont pas conscients des étapes, et la chose la plus difficile, je pense, pour les familles est de regarder les siens dans la douleur et ne pas être en mesure de faire quelque chose et de regarder les siens avec une gêne telle qu’ils sont poussés à vouloir leur faire prendre l’avion, loin de la communauté parce qu’ils ne peuvent pas supporter de voir les leurs souffrir autant.

J’ai écouté et j’ai appris

Le conseil que je donnerais aux médecins qui vont dans des communautés comme Fort Chip ou n’importe quelle communauté autochtone serait de donner aux gens la chance de vous raconter leur histoire, car ce sont vraiment des personnes résistantes. Elles doivent vivre dans un environnement où la plupart d’entre nous ne vivra pas, la plupart du temps, nous pouvons y rester une ou deux semaines pour ensuite repartir. Alors que ces personnes le quittent peut-être une fois par mois ou une fois tous les deux mois. Et il y a des raisons pour lesquelles elles vivent comme elles le font, le tolèrent et vivent heureuses dans cet environnement; et ce n’est pas nécessairement le fait de juger la raison pour laquelle elles font les choses, elles ont souvent à faire les choses de cette façon à cause de l’environnement dans lequel elles ont vécu et je pense qu’il est juste de donner aux gens la chance de vous raconter leur histoire et c’est très gratifiant. Je pense que je suis devenue plus humble devant la force des gens dans la communauté, leur résistance et leur ouverture aux personnes venant de l’extérieur. Ils sont tellement accueillants et ils sont tellement reconnaissants d’avoir un médecin dans la communauté, vous savez, cela a été une excellente expérience pour moi.