Dr. Peter SelbyParlez-nous parler du travail que vous faites à la clinique de traitement de la dépendance à la nicotine du Centre de toxicomanie et de santé mentale?

Je suis le médecin en chef responsable du traitement de la dépendance à la nicotine. J’élabore également des programmes de recherche et d’application des connaissances portant sur le traitement des fumeurs qui ont tout particulièrement de la difficulté à cesser de fumer.

Il est souvent question des fumeurs et de la dépendance à la nicotine dans les médias. Pourriez-vous nous éclairer sur les fondements scientifiques de la dépendance à la nicotine?

C’est la façon dont vous consommez la nicotine qui la rend dépendogène ou non. Si vous la fumez comme une cigarette, un cigare ou une pipe ou si vous la mâchez comme du tabac, elle est dépendogène. Par contre, si elle est absorbée par la peau, par exemple sous forme d’un timbre, elle n’est pas dépendogène.

La nicotine stimule les parties du cerveau qui ont trait à la récompense, à l’attention et à la mémoire. La partie mémoire est la plus dure. En effet, nous pouvons détoxifier une personne en un jour ou deux, et au bout d’une semaine, toute la nicotine aura disparu du corps de cette personne. Mais ce n’est pas là où se trouvent les causes de rechute chez les gens. Ils rechutent à cause de la façon dont la cigarette s’imprime dans leur esprit.

Les hommes et les femmes fument pour différentes raisons. En général, les hommes ont tendance à voir dans l’acte de fumer une récompense, et lorsqu’ils décident de cesser de fumer, ils ont, la plupart du temps, moins de problème à y parvenir. Pour les femmes, fumer a davantage trait aux avantages qu’elles croient en retirer, sur le plan social et dans leurs capacités à affronter les problèmes. Bien qu’elles réagissent à la thérapie de remplacement de la nicotine, elles ne réagissent pas aussi bien que les hommes. Ainsi, elles ont tendance à avoir plus de difficultés à renoncer au tabac. Cela peut également être en partie attribuable aux hormones sexuelles féminines.

Vous êtes le principal chercheur de l’étude STOP, qui consiste à étudier l’efficacité de la thérapie de remplacement de la nicotine (TRN) chez les fumeurs de l’Ontario. Quelles ont été vos observations jusqu’à présent?

Le taux de renoncement obtenu grâce à la TRN est de 10 à 30 pour cent. En comparaison, sans le recours à la TRN, le taux de renoncement dans la vie réelle tourne autour de 3 %. En d’autres mots, nous triplons pratiquement le taux de renoncement. De ce point de vue, cette thérapie s’est révélée efficace et sûre dans le monde réel, donc quelque chose qui peut aider à orienter la stratégie en la matière. Nous pouvons dire que les fumeurs devraient se voir offrir l’option de la TRN, parce qu’elle les aide effectivement à renoncer au tabac.

Parlant de la TRN, les cigarettes électroniques ont souvent fait la manchette récemment, et elles semblent gagner en popularité sans nécessairement aider les gens à renoncer au tabac. Quelles sont vos réflexions à ce sujet?

Les chercheurs, les cliniciens et les décideurs doivent y prêter une grande attention, car, pour cesser de fumer, les fumeurs sont plus disposés à essayer les cigarettes électroniques qu’ils ne le sont à l’égard des médicaments approuvés. Soit dit en passant, bon nombre d’entre eux nous disent qu’ils s’en servent pour s’éloigner des cigarettes et qu’ils les considèrent comme une solution acceptable pour renoncer au tabac. À certains égards, c’est un bon moyen, mais à d’autres, pas du tout, car nous ne savons pas exactement ce que contiennent ces cigarettes électroniques. Elles n’ont pas été soumises aux mêmes règlements et aux mêmes inspections des produits de consommation que la TRN.

Qu’en est-il des fumeurs eux-mêmes? Que doivent-ils savoir ou faire pour s’aider eux-mêmes à renoncer au tabac?

Il s’agit fondamentalement pour eux de suivre un plan d’aide au renoncement du tabac en quatre volets appelé STOP : stratégie (avant le jour choisi pour arrêter de fumer – gérer l’environnement, surveiller sa consommation de cigarettes, choisir un médicament et commencer à le prendre), travail sur soi (arrêter complètement de fumer et s’engager à ne pas prendre une seule bouffée), optimisation (modifier son plan si l’on ressent un grand besoin ou si l’on a des défaillances pour éviter de rechuter complètement) et persévérance (continuer à vivre sans tabac et s’engager à ne pas prendre une autre bouffée, se considérer comme un non-fumeur).

Y a-t-il quelque chose que des amis ou des membres de famille peuvent faire pour aider un fumeur à renoncer au tabac?

Les membres de la famille du fumeur doivent lui demander en quoi ils peuvent l’aider. Sans aller jusqu’à l’agacer, ils doivent clairement faire connaître au fumeur qu’il est responsable de sa dépendance. La personne qui veut renoncer au tabac devrait se sentir à l’aise d’admettre en toute franchise les difficultés qu’elle pourrait avoir d’y parvenir, et un ami devrait y prêter une oreille bienveillante. L’ami pourrait simplement écouter, offrir du soutien ou prendre carrément l’initiative à la place du fumeur pour décider ce qui l’aiderait à ne pas griller la prochaine cigarette. Ce qui importe le plus est de ne pas nuire aux efforts du fumeur en lui offrant des cigarettes, en laissant des cigarettes en pleine vue, ou en lui disant de recommencer à fumer parce qu’il est irritable et anxieux.

Moins de Canadiens fument. Pourquoi d’après vous? Qu’est-ce qui a fonctionné?

J’attribuerais la diminution du nombre de fumeurs principalement à certaines très bonnes stratégies nationales de lutte au tabagisme, comme celles portant sur les endroits sans fumée, le prix et la disponibilité des cigarettes. Malheureusement, depuis cinq ans, le taux de diminution plafonne. Nous devons donc envisager des moyens de redynamiser les efforts visant à faire reculer le tabagisme afin que moins de gens se mettent à fumer et que les fumeurs actuels renoncent au tabac et continuent à vivre sans tabac. À cette fin, il faut des politiques qui viennent bousculer la norme, de façon à ce que fumer devienne un comportement non normatif, et qui, si vous continuez à fumer à ce jour et à cet âge et que vous ne pouvez arrêter par vous-même, voient à ce que vous ayez accès à de l’aide.

Comment se présente un fumeur en 2013 par rapport à ce que c’était il y a dix ans? Avez-vous remarqué des changements démographiques?

De nos jours, il est beaucoup plus probable que le fumeur n’ait pas terminé ses études secondaires, occupe un emploi de col bleu et soit un homme, bien que les femmes commencent à rattraper les hommes à cet égard. Les fumeurs ont tendance à fumer environ une cigarette par heure d’éveil et sont plus lourdement dépendants de la cigarette. Les fumeurs sont plus susceptibles de présenter un trouble concomitant, qu’il s’agisse d’un trouble mental, d’une autre dépendance ou d’un problème médical. Souvent, on assiste à une combinaison de tous ces troubles concomitants, ce qui peut également conduire à l’isolement social.

Puis, il y a cet autre groupe qui se forme et qui s’appelle des « fumeurs sociaux ». Sans être des fumeurs quotidiens, ces personnes fument quand même. Il s’agit d’un groupe intéressant composé de jeunes qui en sont à un stade assez précoce de leur problème pour qu’ils ne risquent pas de devenir des fumeurs invétérés si on les aide à changer.

Pour obtenir de plus amples renseignements sur la clinique du traitement de la dépendance à la nicotine et sur les services qu’elle offre, rendez-vous à son site Web (en anglais seulement). Vous pouvez également trouver une liste de ressources professionnelles pour le renoncement au tabagisme sur le site vuesurlecancer.ca.